Ce manifeste, dans sa version courte ci-dessous, a été publié sous forme de feuilleton sur le site Question de classe(s) : https://www.questionsdeclasses.org/
Une version longue sera publiée prochainement aux éditions CAFARD (https://editions-cafard.org/). Vous trouverez ci-dessous l’avant-propos de ce livre.
Un livre exemplaire
Le grand physicien, Richard Feynman, a dit un jour : « Si vous croyez comprendre la mécanique quantique, c’est que vous ne la comprenez pas » et « Je crois pouvoir dire que personne ne comprend la mécanique quantique, on comprend très bien comment ça fonctionne, mais on ne comprend pas pourquoi. » On n’a guère avancé depuis. La référence à la quantique est donc toujours discutée. Matthieu Brabant le sait bien qui choisit d’en souligner le caractère interactif, et l’incertitude qui va avec et donne son titre à l’ouvrage.
Peu ou pas de certitudes donc à en attendre, et l’auteur prend garde de le souligner. Et, en particulier, de se défendre de toute théorie pédagogique générale ou prescription explicite. Il se contente de présenter un ou des possibles, les siens, dans sa pratique de professeur de Lycée Professionnel en maths/sciences. Et c’est déjà beaucoup.
D’ailleurs, nous rappelle-t-il, il est vain de postuler que changer l’école suffirait pour changer la société. Écosocialiste revendiqué, il sait bien que la question gagnerait à être posée à rebours : espérer une école totalement émancipatrice ne peut s’imaginer sans changement de société. Mais des marges existent pour faire au mieux (tant qu’un régime dictatorial ne s’impose pas…) et, même dans la société actuelle, toutes les pratiques pédagogiques ne se valent décidément pas.
Certes l’école subit, comme tous les services publics, les effets des dégradations des politiques pro-capital. Et parfois la crise sociale et démocratique submerge toutes les issues pédagogiques possibles. Mais ce qu’il faut saluer au premier chef dans ce livre c’est l’exposé d’une série d’expériences personnelles menées avec conviction malgré les vents mauvais. Les choix pour celles-ci sont exposés clairement dès l’abord. Mettre au centre la description et la gravité de la crise écologique. Mais aussi mettre en débat les discriminations de tous ordres et en particulier celles liées au genre. En partant du fait que « … les inégalités entre les femmes et les hommes sont des inégalités issues d’un système social, donc une construction sociale…et non pas de façon essentialiste une “nature féminine“ et une “nature masculine“ ».
Mais s’y attaquer ne peut se faire en passant sous silence qu’un professeur, comme l’est l’auteur, est d’abord un fonctionnaire, soumis donc à des règles qui dépassent son seul bon vouloir. L’auteur, et c’est un des points stimulants du livre, montre comment on peut, sans prétendre échapper à ce cadre (comme Freinet y fut obligé en son temps) définir sa propre éthique et la revendiquer comme telle.
Les exemples présentés dans ce cadre sont référés à de grands noms comme Célestin Freinet donc, le brésilien Paolo Freire, la féministe bell hooks. Au centre il y a le choix de la modélisation des situations, de la « pédagogie de la coopération » (avec trois moments enchevêtrés, « La démocratie ; L’entraide ; Le tâtonnement expérimental »). Ceci s’appuie sur de micro institutions comme un « conseil de coopération ».
Plusieurs exemples sont donnés pour montrer la faisabilité de la chose. Comme comparer « …les modalités d’élection aux États-Unis et en France, permettant de voir que les modalités mathématiques choisies ont un sens politique, de trouver les limites, etc. » Ou « Croiser les regards sur les différentes discriminations (avec) des activités statistiques démontrant qu’il existe des discriminations de genre (les discriminations dans l’orientation très genrée en Lycée Professionnel est l’exemple typique) et des discriminations racisées… ».
Ou encore travailler « …sur des éléments écologiques qui les entourent (les élèves)… (comme) l’évolution du pH et de la température de la mer Méditerranée. »
Un des apports majeurs du livre est aussi l’exposé de la manière dont Matthieu Brabant ne se contente pas de ce travail avec les élèves, mais l’étend aux relations (qu’il veut apaisées), avec la hiérarchie, et surtout aux débats avec ses collègues, en particulier dans le cadre des importantes responsabilités syndicales qui sont les siennes.
Une question demeure toutefois. Inévitablement l’activité professorale ne peut se contenter de créer du doute raisonné, mais doit aussi permettre l’accès à des certitudes. Comme dit le Dom Juan de Molière, « Je crois en deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit ». Certes même « un plus un égale deux » est discutable. Par exemple si « j’additionne » un ensemble et un autre, j’obtiens… « un » nouvel ensemble. Mais on voit bien ici que le « doute » du mathématicien repose sur un océan de « certitudes » préalables. Dont il s’agit justement que les élèves se dotent grâce à l’école en particulier. C’est ici que la référence à la mécanique quantique trouve ses limites. Celle-ci n’est pas seulement interactive, elle est probabiliste au sens où elle nous donne des probabilités différentes d’obtenir tel ou tel résultat si on cherche une réponse. Peut-on remplacer un « deux et deux sont quatre » par « la plus forte probabilité est qu’il en soit ainsi » ? Ou se contenter de dire que les camps d’extermination de la Shoah ont « probablement existé » ? Le système didactique est comptable de la nature de ce rapport privé au savoir, qui, du moins en principe, doit entretenir des liens avec des savoirs reconnus par le groupe classe d’abord, puis socialement en dehors de ces systèmes didactiques, voire en dehors du système scolaire tout court. Les actes didactiques sont inévitablement finalisés ; leur objet est fixé du dehors. Ceci conduit à la nécessité de sortir in fine du contexte précis où un problème est abordé, de sortir chacun au moins partiellement de sa subjectivité, pour assurer une institutionnalisation des résultats atteints. A discuter donc, la manière de combiner cela avec les abords collaboratifs, interactifs et critiques.
Quoiqu’il en soit, à partir donc d’une impressionnante variété d’activités, l’auteur montre que oui les marges existent pour penser une autre pédagogie. A l’heure où tant de secteurs agissent pour une pédagogie purement évaluative et concurrentielle, où une ministre de l’éducation, Madame Borne, a cru bon de souhaiter que les orientations professionnelles se discutent dès…la maternelle, montrer ces possibilités et les soumettre au débat sont d’une utilité première et fondamentale.
Samuel Johsua, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université de Provence
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