(cycle Jacques Abeille 1/5…. les autres nouvelles à retrouver en cliquant sur ce lien)

Lorsque Barthélémy Bour aperçut le village pour la première fois, il eut l’impression non pas d’être arrivé au terme de son voyage mais d’avoir franchi une frontière dont il n’avait jusqu’alors pas soupçonné l’existence. Depuis plusieurs jours, les montagnes s’étaient refermées autour de lui avec une lenteur presque imperceptible ; les vallées s’étaient faites plus étroites, les chemins plus incertains, et les rares habitations rencontrées au fil de sa route semblaient appartenir à des régions déjà lointaines, comme si chacune d’elles avait marqué une étape dans son retrait progressif hors du monde ordinaire.

La marche lui avait laissé une fatigue profonde mais cette fatigue n’était pas uniquement celle du corps. Quelque chose en lui s’était peu à peu détaché des préoccupations qui l’avaient accompagné durant les dernières années de sa vie. À mesure que les sommets se dressaient devant lui, les certitudes auxquelles il s’était accroché avec tant d’obstination semblaient perdre leur contour net et se mêler à d’autres pensées qu’il avait longtemps refusé d’examiner.

Le sentier qu’il suivait serpentait sur le flanc d’une montagne couverte de pins noirs. Au-dessous de lui s’ouvraient des ravins où couraient des torrents invisibles dont il percevait seulement la rumeur continue. Au-dessus, les crêtes découpaient dans le ciel des silhouettes austères qui semblaient avoir été façonnées pour décourager les hommes de poursuivre leur route. Pourtant il continuait d’avancer, entraîné par une volonté dont il ne savait plus très bien si elle lui appartenait encore entièrement.

Car, dans sa sacoche reposait le manuscrit auquel il avait consacré près de dix années de travail.

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