(cycle Jacques Abeille/Léo Barthe 3/10…. les autres nouvelles à retrouver en cliquant sur ce lien)
Depuis plusieurs années déjà, Ernest Larivière avait pris l’habitude de travailler la nuit, non par goût de la solitude ni par quelque romantisme attaché aux veilles studieuses, mais parce qu’il lui semblait que certaines idées, rétives aux heures diurnes, consentissaient plus volontiers à se montrer lorsque les bâtiments de l’Institut étaient vides et que les interminables couloirs de pierre ne résonnaient plus du pas pressé des chercheurs.
Son bureau occupait l’extrémité d’une aile ancienne dont les fenêtres donnaient sur un jardin presque abandonné. Les massifs y étaient mal entretenus, les allées se perdaient sous les herbes hautes et plusieurs statues, rongées par les intempéries, avaient perdu leurs visages depuis longtemps. Ernest ne regardait guère ce paysage. Il lui arrivait cependant, lorsqu’un calcul refusait obstinément de converger, de laisser son regard errer quelques instants vers ces silhouettes de pierre mutilées, comme si leur lente dégradation contenait une leçon qu’il n’était pas encore capable de comprendre.
Sur le mur principal de la pièce s’étendaient plusieurs tableaux noirs couverts d’équations. Certaines remontaient à plusieurs mois. D’autres avaient été effacées puis réécrites tant de fois qu’elles n’étaient plus qu’un brouillard de craie où surnageaient quelques symboles obstinés. Il n’était pas rare que des visiteurs s’arrêtent devant ces surfaces saturées de signes avec une forme de respect mêlée d’inquiétude, comme si les mathématiques les plus avancées finissaient toujours par ressembler à une écriture sacrée dont les prêtres eux-mêmes auraient oublié la signification.
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