(cycle Jacques Abeille 4/5…. les autres nouvelles à retrouver en cliquant sur ce lien)

La pluie n’avait pas cessé depuis le matin. Elle ne tombait pas avec cette obstination spectaculaire qui finit par imposer sa présence, mais selon une mesure presque distraite, comme si le ciel avait renoncé depuis longtemps à choisir entre l’averse et le répit. Les pavés, devant la gare, réfléchissaient une lumière grise dont Baptiste Nuit avait toujours aimé la douceur. Après plusieurs semaines passées dans les hautes terres de la vallée de Lhor, où la pierre absorbait la lumière au lieu de la rendre, il éprouvait le besoin de retrouver cette ville dont les façades semblaient vivre d’un éclat emprunté à l’humidité.

Il marchait lentement, un sac de toile sur l’épaule, plus lourd de carnets que de vêtements. Ses voyages se terminaient presque toujours de la même manière. Pendant quelques jours, il résistait au désir d’écrire. Il lui fallait laisser se déposer les images, permettre aux chemins parcourus de perdre leur netteté, afin que les souvenirs cessent d’être de simples relevés de terrain et deviennent enfin cette matière ambiguë dont naissent les récits. Il savait, par une expérience maintenant ancienne, qu’un paysage décrit trop tôt demeure prisonnier de sa géographie ; il lui préférait les paysages déjà travaillés par l’oubli, ceux qui commencent à ressembler aux rêves sans renoncer entièrement à la vérité.

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